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Essays (37)

UNE MAISON DIVISÉE CONTRE ELLE-MÊME

Par Richard Bastien

William D. Gairdner, The Great Divide – Why Liberals and Conservatives Will Never, Ever Agree, Encouter Books, New York et London, 260 pages, 2015  

 

À l’approche du 150e anniversaire de la fédération qui les a vu accéder à une pleine indépendance politique de la Grande-Bretagne, les Canadiens peuvent sans doute tirer une certaine fierté de leur histoire, comme en témoignent la stabilité politique exceptionnelle de leur pays, le rôle important qu’il a joué dans les deux grandes guerres mondiales et continue de jouer dans les affaires internationales, sa croissance économique rapide, sa capacité d’intégrer de nombreux immigrants et son classement enviable au titre de l’indice de développement des Nations Unies. Toutefois, s’il est un domaine où le Canada ne se distingue pas de façon particulière, c’est son apport au monde des idées. Exception faite de Marshall McLuhan, de Charles Taylor et peut-être d’un ou deux autres, nous avons produit peu de penseurs de haute stature. Tout indique que nous avons beaucoup de sens pratique. Et bien que cela ne soit pas sans mérite, il n’en reste pas moins que nous n’excellons pas dans les domaines d’ordre théorique ou intellectuel.

Cela dit, il se peut que nous puissions ajouter un nom de plus aux exceptions mentionnées ci-dessus.   

Depuis un peu plus de trois décennies, l’écrivain canadien-anglais (et membre du comité de rédaction d’Égards) William D. Gairdner s’est distingué par l’ardeur et la fougue avec lesquelles il a su promouvoir la pensée conservatrice dans des ouvrages comme The Trouble with Canada, The War Against the Family, The Trouble with Democracy et The Book of Absolutes. Sans doute pourrait-on le décrire comme une sorte de pendant canadien de feu William F. Buckley, chef de file de l’intelligentsia conservatrice américaine de l’après-guerre et fondateur du célèbre bimensuel National Review. Bien que Buckley ait hérité d’une fortune et d’une gloire familiales étrangères à Gairdner, les deux ont certaines caractéristiques communes, dont une prédilection pour le sport individuel, un sens aigu des affaires, un intérêt pour les humanités gréco-latines et la philosophie, la passion de l’écriture, une méfiance profonde à l’égard de l’étatisme et, enfin, une solide connaissance de la doctrine sociale de l’Église (contrairement à Buckley, Gairdner n’est pas catholique, mais il est marié à une catholique et ses enfants ont été élevés dans la foi catholique).      

Dans son dernier livre, Gairdner cherche à clarifier les différences profondes entre libéraux et conservateurs, ces mots étant utilisés non dans leur acception politique commune, mais plutôt pour désigner une fracture culturelle, sociale et morale qui n’a cessé de s’aggraver au cours du dernier demi-siècle. Il s’agit d’un livre sur la guerre des cultures (appelée culture war dans le monde anglophone) que Gairdner associe à « une tension permanente entre deux peuples qui s’affrontent au sein de chaque nation occidentale, chacun rivalisant avec l’autre…pour le contrôle politique, juridique et moral des politiques et des lois et, par conséquent, pour le caractère de la nation » (p. 12). Sa thèse est que l’opposition entre libéralisme et conservatisme dans l’ordre politique n’est que le pâle reflet d’une opposition métaphysique fondamentale, qui met en péril la viabilité même de la démocratie.     

Une partie importante du livre traite de huit grandes questions sur lesquelles libéraux et conservateurs n’arrivent pas et, selon l’auteur, n’arriveront jamais à s’entendre : la nature humaine, la raison, la démocratie, la liberté, l’égalité, la morale et le moi, le triomphe de la volonté et, enfin, Dieu et la religion.

La conception libérale de la nature humaine, par exemple, présume que chacun de nous est doté d’un égal potentiel de bonté et de perfectibilité et peut acquérir une nouvelle sorte d’humanité via une transformation des conditions sociales. Les conservateurs estiment quant à eux que, bien qu’il soit naturel pour chacun d’acquérir une « deuxième » nature sociale et morale grâce à l’éducation familiale, la nature humaine se caractérise par certaines constantes fondamentales et que toute tentative de la modifier par une quelconque ingénierie sociale crée des problèmes plus graves que ceux que l’on veut résoudre. Les libéraux postulent donc que les problèmes sociaux sont causés par des forces sociales nocives agissant sur une nature humaine initialement bonne, les conservateurs par des choix malheureux liés à la double propension au bien et au mal inhérente à tout être humain. Les premiers estiment que le comportement humain est tributaire de forces sociales, les seconds de l’éducation familiale. Les uns considèrent l’individu comme l’unité sociale de base, les autres la famille : d’où la grande fracture (Great Divide).    

Opposés sur la nature de l’homme, libéraux et conservateurs s’opposent aussi forcément sur la nature de la raison. Convaincu de la malléabilité de la nature humaine, le libéral ne peut que mépriser la tradition en tant que guide de la vie sociale et culturelle et n’hésite pas à s’en remettre uniquement sur la raison comme instrument de renouveau social. Quant au conservateur, fidèle à l’idée de l’immutabilité de la nature humaine, il se montre naturellement méfiant à l’égard d’une dépendance exclusive sur la raison et n’ignore pas d’autres sources de connaissance, comme l’expérience et la tradition.    

De la même façon, les libéraux estiment que les règles morales devraient contraindre seulement dans la mesure où elles reçoivent un assentiment personnel, alors que les conservateurs croient qu’il existe des normes morales universelles qui obligent en conscience tous les êtres humains. Les premiers présument que la priorité revient au vouloir, les deuxièmes au devoir:   

Le libéral moderne tend à concevoir la vérité morale comme une autorisation de la volonté ou du moi plutôt que comme une vérité ou une norme morale objective extérieure au moi ou échappant à l’influence de la volonté. En revanche, le conservateur tend à croire que, malgré la diversité des contextes culturels, sociaux et historiques et du caractère changeant des coutumes et habitudes, il existe certaines vérités morales permanentes et universelles qui … agissent en tout temps dans toutes les sociétés humaines comme des normes universelles de conduite … Le conservateur rejette fermement l’idée que la morale trouve sa source dans le moi … (p.153-4).

Libéraux et conservateurs s’opposent également au sujet de « Dieu et la religion », ceux-ci reconnaissant l’existence d’un Dieu créateur, ceux-là se décrivant comme sécularistes ou laïcistes, c’est-à-dire comme agnostiques ou athées. Ces positions métaphysiques ont des répercussions politiques majeures parce que la croyance en Dieu présuppose que les lois humaines doivent s’accorder à une loi naturelle qui les transcende, tandis que l’incroyance ou l’indifférence à Dieu obligent à conclure qu’il n’y a rien au-dessus des lois humaines en vertu de quoi on peut les juger.    

Gairdner soutient que tous les pays occidentaux se heurtent maintenant à la difficulté de combiner une philosophie politique égalitariste privilégiant la suppression des inégalités naturelles au sein de la société civile à une philosophie donnant la primauté au choix individuel dans l’établissement de liens sociaux. Cet effort a pour conséquence d’affaiblir la société civile aussi bien moralement, via l’estompage des caractéristiques propres des groupes qui la composent, que financièrement, via une fiscalité excessive. Une société tend au totalitarisme lorsque l’égalitarisme est utilisé pour supprimer les caractéristiques particulières des corps intermédiaires que sont les familles, les églises et les associations volontaires. Par exemple, le mariage, qui a toujours été considéré comme l’union exclusive et permanente d’un homme et d’une femme ouverts à la procréation, a été redéfini au nom de l’égalité comme un simple contrat entre deux personnes, ce qui en fait une institution sociale beaucoup plus fragile.   

Dans tous les pays occidentaux, les liens sociaux et naturels qui fondent la société civile ont été remplacés de force par une « dépendance à l’égard de l’État » (state-bonding). Autrement dit, « les allégeances émotionnelles et sociales » à l’origine des organisations de la société civile ont été « nationalisées au moyen de l’aide de substitution … offerte sous la forme de lois égalisatrices, de prestations, de privilèges fiscaux, de subventions et d’une myriade de services financés à même les impôts, de programmes sociaux et d’institutions publiques » (p. 59). En vertu d ce transfert, dont l’objet est d’assurer une égalité de résultats plutôt qu’une égalité des chances de réussite, la société civile a été affaiblie jusqu’à l’épuisement et ne peut plus servir de rempart contre l’étatisme. 

Il s’ensuit que les gens sont maintenant assujettis à des charges fiscales et à une réglementation de la vie économique et privée beaucoup plus lourdes que celles imposées aux générations antérieures. La seule exception à cette règle est l’expansion sans précédent des libertés corporelles et sexuelles (contraception, divorce sans égard à la faute, cohabitation, avortement, suicide assisté). On peut donc associer le régime politique des pays occidentaux à un socialisme libertaire qui, d’une part, offre une liberté personnelle maximum concernant le corps et la sexualité (la partie libertaire) et, d’autre part, tend à supprimer les différences économiques et sociales (la partie socialiste). Un tel régime n’a jamais existé dans le passé et « témoigne de la volonté individuelle de s’affranchir de toute autorité ou restriction involontaire … même les restrictions découlant de la nature humaine et de la biologie » (p.102). Alors que le libéral associe la liberté à « l’absence de toute loi contraignante », le conservateur réclame « la liberté encadrée par la loi ». Perçue comme une menace à la liberté dans un cas, la loi est perçue comme sa garantie dans l’autre.   

The Great Divide est un livre important parce qu’il éclaire la crise culturelle de la civilisation occidentale, une crise d’autant plus grave qu’elle met en question l’exercice de la liberté de conscience et de religion et, par conséquent, la nature même de la démocratie. Son plus grand mérite est sans doute de mettre en évidence le fait que la liberté se conçoit non plus comme la capacité de faire ce qui se doit, mais plutôt comme une affirmation de la volonté – une volonté qui est censée être assujettie au fameux principe « de non-préjudice » (no harm principle) de John Stuart Mill, mais qui exclut arbitrairement de sa portée certaines personnes, comme l’enfant à naître et les malades en phase terminale. Autrement dit, l’affirmation de la volonté n’admet aucune limite, pas même celles de la nature humaine, celle-ci devant être perfectionnée par les ingénieurs sociaux.  

Certaines réserves s’imposent au sujet du livre de Gairdner, la plus importante étant la place qu’il accorde à David Hume dans le temple de la renommée des grands penseurs conservateurs (les autres étant Edmund Burke et Joseph de Maistre). Pratiquement, Hume était un athée qui niait l’existence du libre arbitre et, par conséquent, le sens de la responsabilité humaine. Bien qu’il ait pu préconiser une politique conservatrice, sa métaphysique matérialiste ne pouvait qu’en saper les fondements. Jeremy Bentham le considérait comme le père de l’utilitarisme – le précurseur du relativisme moral. Une autre faiblesse de l’ouvrage de Gairdner concerne l’absence de toute mention du rôle de Marx et de Nietzsche dans l’émergence du libéralisme moderne. Marx a pourtant été le premier philosophe à soutenir que c’est la dimension sociale de l’homme qui détermine sa conscience plutôt que l’inverse. Quant à Nietzsche, il a été le plus grand défenseur de la suprématie de la volonté sur la raison. Enfin, Gairdner omet de signaler le rôle majeur qu’a joué la contraception dans la légitimation du mariage des personnes de même sexe.  

Mais à tout prendre, The Great Divide mérite d’être lu par quiconque souhaite comprendre les grands problèmes culturels et moraux de notre époque. Au cours des 150 dernières années, peu de penseurs canadiens ont su analyser ces problèmes à la lumière de la loi naturelle. Gairdner le fait avec beaucoup de rigueur et d’esprit de finesse. Son livre constitue une brillante défense et illustration de la tradition conservatrice canadienne, ce qui n’est pas une mince affaire.