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Essays (37)
SUR LES DIVERS SENS DU MOT « LIBERTÉ »
Par William Gairdner

 

Richard Bastien, Translator

 

             Comme beaucoup d’autres, j’ai une affection particulière pour le mot « liberté ». Pourtant, je m’arrête lorsqu’on me demande sa signification. La plupart des gens répondent : « Ça signifie faire ce que l’on veut ». Cette réponse est caractéristique de notre époque, où l’expression de soi et la satisfaction personnelle sont généralement considérées comme la clé de l’authenticité. Mais le sens du mot « liberté » varie énormément d’une culture ou d’une civilisation à une autre. Et même au sein de notre tradition occidentale, il ne cesse jamais d’évoluer. Le sens que les Grecs donnaient à la liberté différait de celui des Romains. Le premier idéal chrétien de la liberté différait  radicalement de celui qui lui a succédé. À la Renaissance, la liberté était considérée comme inséparable de l’affranchissement des prétendues noirceurs de la religion et d’un retour aux lumières du classicisme antique. Au XVIIIème siècle, elle désignait une vie éclairée par la « raison pure ». Puis, au cours de la période romantique, soit de 1780 à 1830, on s’est révolté contre l’idée d’une raison froide et cruelle en proclamant que la « vraie liberté » est liée aux sentiments et à l’expression de soi.

 

                 Au milieu du XIXème siècle, les libéraux classiques (qu’il ne faut pas confondre avec leurs cousins contemporains, qui sont étatistes) ont entrepris d’étendre cette idée à la vie politique en exigeant d’être affranchis de toute autorité illégitime, notamment celle de l’État. Et enfin, il y a notre plus récent idéal de liberté, quelque peu paradoxal puisqu’il exige tout à la fois le respect de droits individuels fondamentaux et le maintien par l’État Providence d’un vaste filet de sécurité sociale. Cette combinaison proprement moderne peut être conçue comme une sorte de socialisme libertarien. Quoi qu’il en soit, comme il s’agit d’une notion à multiples facettes, il est presque impossible d’attribuer à la liberté une définition unique. Je me suis donc demandé s’il ne conviendrait pas mieux d’établir une classification des diverses sortes de liberté. Comme je l’explique ci-dessous, il y en a au moins six. Cependant, il importe tout d’abord d’établir une distinction fondamentale entre la liberté intérieure (en anglais freedom) et la liberté extérieure (en anglais liberty).
  
                     Je propose que l’expression « liberté extérieure » soit utilisée pour désigner uniquement la liberté dans son contexte physique. Un homme enfermé dans une prison, par exemple, n’a presque aucune liberté extérieure mais conserve sa liberté intérieure puisqu’il n’a pas perdu la faculté de choisir parmi une myriade d’attitudes et de valeurs. Il peut dormir, compter les kilomètres en faisant les cent pas ou faire de la poésie. Il peut également décider de mentir pour protéger un collègue de cellule ou dire la vérité. La plupart des gens, semble-t-il, utilisent leur liberté intérieure pour limiter leur liberté extérieure de diverses manières. Par exemple, dans le monde de l’Antiquité, il était courant de vendre ses services à titre d’esclave pour quelques années. Il arrivait même que des villes entières se livrent en esclavage à une ville avoisinante en échange d’une protection militaire. Et il y a toujours eu des personnes préférant vivre comme des ermites ou des moines, leur objectif étant de réduire leur liberté dans l’espoir de trouver la liberté spirituelle. De manière moins radicale, beaucoup de nos contemporains consacrent une bonne part de leur vie à s’acquitter de divers engagements ou responsabilités qui réduisent la liberté extérieure. Les prêts hypothécaires ou bancaires, les contrats, les accords de location, les ententes commerciales et les promesses et obligations familiales et personnelles sont autant d’exemples d’usages de notre liberté intérieure qui contraignent notre liberté extérieure. Un moment de réflexion suffit pour se rendre compte que la plupart des être humains ont une vie généralement bien encadrée et ordonnée, ce qui ne les empêche pas, toutefois, de regretter de ne pas avoir plus de liberté. Cette distinction étant faite, j’entreprends maintenant de décrire six sortes de liberté. Cet effort sera profitable si, la prochaine fois où quelqu’un vous demande ce que signifie la liberté, vous répondez : « De quelle type de liberté parlez-vous ? »   

 

Liberté intérieure

 

                 La première sorte de liberté, et la plus fondamentale, est celle qui est représentée par une personne derrière les barreaux. Toute être humain normal naît et demeure libre en ce sens qu’il est toujours et en tout moment de sa vie consciente en train de faire des choix : chaque vie est un tissu complexe de millions de choix personnels, pour le meilleur ou pour le pire. Nous ne pouvons pas échapper à cette sorte de liberté puisque, si nous tentions de le faire, nous nous trouverions à choisir librement un mode de fuite parmi plusieurs autres. De ce point de vue, nous sommes condamnés à être libres : même choisir de ne pas choisir constitue un choix. La liberté intérieure relève de la plus grande intimité personnelle. Elle est enracinée dans ce qu’il y a en nous de plus secret et ne peut être connue des autres. Elle est ce qui distingue le genre humain au sein du règne animal et ce qui distingue les êtres humains entre eux. Elle est ce qui fait que nous sommes des être moraux, amoraux ou immoraux. C’est pourquoi certains préfèrent parler de liberté morale. Mais cette sorte de liberté n’est pas en elle-même morale. Elle est plutôt la faculté unique que chacun de nous possède de devenir moral ou immoral selon l’usage que nous faisons de notre liberté intérieure.

 

Auto-liberté

 

               La plupart des propos que nous entendons sur la liberté, du moins ceux qui sont associés aux grands mouvements religieux et philosophiques, concernent la liberté par rapport à nous-mêmes : nous voulons savoir comment nous pouvons échapper à l’éternel danger d’un asservissement à nos passions et à l’ignorance. Selon les anciens, l’auto-liberté était liée à la maîtrise de soi, à la mesure et à l’équilibre : on cherchait à faire en sorte que la relation de l’âme au corps s’apparente à une relation de maître à esclave, et cela paraissait indispensable à la poursuite d’une vie bonne. Toutefois, cet idéal a été en grande partie remplacé par la place prépondérante accordée aux sentiments et aux impressions, par la promotion du « vrai moi » à un rang supérieur. L’objectif de cette sorte de liberté s’exprime donc généralement par le besoin « de me trouver moi-même » (bien que personne ne semble se demander comment le moi qui se cherche ou le moi qui se découvre est le vrai moi). Quoi qu’il en soit, beaucoup de gens estiment que ce renversement de la domination traditionnelle de l’esprit sur le sentiment a engendré ce que nos ancêtres appelaient un désordre de l’âme. Mais quel que soit le résultat, peu d’esprits modernistes échappent à ce dialogue sans fin avec leur moi concernant cette sorte de liberté.      

 

 

 Liberté extérieure (parfois dénommée « affranchissement de... »)

 

                  Cette expression désigne les libertés normales et communes que l’on observe généralement dans la vie quotidienne de la plupart des pays. Elle est parfois associée à un affranchissement ou à une libération par rapport à une réalité parce qu’elle présuppose une immunité contre toute intervention indue d’une autorité, notamment l’autorité publique. Elle est parfois appelée « liberté négative » pour signifier qu’il s’agit d’une liberté de faire tout ce qui n’est pas interdit par la loi (contrairement à ce qui se passe dans les systèmes totalitaires, où il est permis de faire uniquement ce qui est expressément permis par la loi). Beaucoup de penseurs occidentaux estiment que, tout comme la liberté politique, dont il est question ci-dessous, cette sorte de liberté est la plus importante.    

 

Liberté politique (parfois dénommée « liberté de faire … »)

 

               Essayons d’imaginer un monde où nous serions gouvernés par un tyran qui nous laisserait faire ce que nous voulons le lundi, mais pas le mardi, etc. et ce de manière imprévisible. Nous conclurions sans doute que, quelles que soient les libertés extérieures que nous avons, elles sont trop imprévisibles pour être de quelque utilité. Ce que nous appelons « liberté politique » concerne certains droits prévisibles et permanents d’agir (que nous y ayons recours ou non) et les limites imposées aux pouvoirs publics afin de  garantir l’exercice de ces droits. Les libertés politiques les plus fréquentes sont le droit de s’exprimer librement, de s’associer à des personnes de son choix, d’être propriétaire de certains biens, de pratiquer sa religion, de quitter son pays et d’y revenir, d’être jugé par un jury composé de citoyens ordinaires, de voter lors d’une élection (dans les régimes démocratiques) et ainsi de suite. Lorsque ces droits existent, nous pouvons prétendre avoir la liberté de faire ces choses (bien que, en vérité, nous ne soyons libres de les faire que si elles sont permises). Ils comprennent les droits normalement reconnus dans une société libre (laquelle peut, selon le cas, être ou ne pas être démocratique). Par exemple, Athènes possédait tous ces droits, mais n’était pas démocratique au sens que nous donnons aujourd’hui à ce mot (près d’un tiers des citoyens d’Athènes étaient des esclaves). L’Angleterre possédait tous ces droits au moins deux siècles avant de devenir une démocratie. Par ailleurs, l’ancienne Union soviétique promettait en principe tous ces droits aux citoyens, mais elle ne les reconnaissait pas en pratique parce que la seule notion de liberté qu’elle admettait était celle de liberté collective.

 

Liberté collective ou supérieure (parfois dénommée « liberté pour … »)

 

                Beaucoup de commentateurs de la liberté croient que la liberté extérieure et la liberté politique ne sont que des abstractions sans signification particulière pour le pauvre et l’indigent. De fait, ils aboutissent souvent à une société libérale chaotique, à des situations cauchemardesques où s’opposent des volontés et des citoyens dépourvus de tout sens social et dont l’unique ambition est de maximiser leur richesse personnelle. Ce qu’il faut, affirment les tenants de cette tendance, c’est une « liberté supérieure » fondée sur une  volonté collective de réaliser le bien commun. Cette liberté est parfois dénommée « liberté positive » ou « liberté pour » parce qu’elle repose sur une idéologie d’unité collective qui prescrit des valeurs et des finalités morales et sociales s’appliquant à tous. Par exemple, en vertu de cette conception de la liberté, seul l’État est autorisé à contrôler la production et la distribution des biens et services essentiels, le but étant de s’assurer que personne n’en soit privée. Les défenseurs de la liberté collective affirment que l’idée de protéger les citoyens contre leur propre gouvernement n’a aucun sens si le gouvernement incarne leur volonté. Comme on le sait fort bien, cette sorte de liberté, au nom de laquelle ont été menées les terribles expériences totalitaires du XXème siècle, est l’ennemi mortel de la liberté politique que l’on trouve dans les régimes constitutionnels à orientation libérale.

 

Liberté spirituelle

 

                  Dans sa forme la plus pure, cette sorte de liberté résulte d’un effort visant à s’identifier complètement à Dieu (ou à la volonté de Dieu, ou à l’ensemble de la création) pour parvenir à un état de l’âme qui transcende la confusion et le manque d’harmonie entre le moi et le monde matériel. Il existe plusieurs catégories de liberté spirituelle, mais ceux qui adhèrent le plus radicalement à cette notion finissent toujours par adopter l’une ou l’autre de deux voies. La première est une sorte de libertinisme de la chair fondée sur l’idée que le corps n’a aucune importance et que l’on peut donc en user et en abuser jusqu’à épuisement total (on pense aux hippies qui privilégient la consommation de stupéfiants). La deuxième est la voie de l’ascétisme où l’on mortifie la chair en affirmant que les besoins, les aspirations et les plaisirs du monde empêchent de parvenir à une liberté spirituelle totale (on pense notamment aux bouddhistes). Dans ce cas, la domination complète de la volonté sur les caprices du corps libère totalement l’esprit.   

 

                Voilà. Ce petit exercice me permet de mieux réfléchir à la nature de la liberté et j’espère qu’il en ira de même pour le lecteur.

 

Translated by Richard Bastien
A slightly modified version of this article appeared in the Canadian journal
Egards : revue de la resistance conservatrice,  No. 16, 2007.