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Essays (37)

 

LE LIVRE DES UNIVERSAUX OU LA LUTTE CONTRE LE RELATIVISME

 

Gairdner, William D. The Book of Absolutes: A Critique of Relativism and a Defence of Universals, McGill-Queen’s University Press, 398 pages, 2008

 

Par Richard Bastien

 

D’abord un avertissement : l’auteur de ce livre est non seulement membre du comité de rédaction d’Égards, il est surtout un ami ayant eu la gentillesse de me nommer parmi ceux qu’il remercie au début de son ouvrage. Néanmoins, mon jugement sur son œuvre reste le même : il s’agit là d’un des livres les plus importants parus au Canada au cours de la dernière décennie.  

 

Les penseurs conservateurs sont une espèce rare en sol canadien. Alors que les États-Unis ont une pléthore d’auteurs qui s’inscrivent dans la tradition intellectuelle représentée par Edmund Burke, Joseph de Maistre, Alexis de Tocqueville, F. A. Hayek, T.S. Eliot et Russell Kirk, le Canada en compte très peu. Pour ce qui est des 50 dernières années, les noms de Charles De Koninck, George Grant et William Gairdner me viennent d’abord à l’esprit. Parmi ces trois, seul Gairdner vit encore. Deux de ses ouvrages les mieux connus, The War Against the Family et The Trouble with Canada, ont influé sensiblement sur les débats politiques au cours des années 90 mais, hélas, n’ont jamais été traduits en français.

 

Le Book of Absolutes est essentiellement une histoire intellectuelle des temps modernes. Comme l’explique Gairdner, le XIXe siècle a vu se multiplier des théories en faveur du relativisme de la connaissance humaine, ce qui a rendu plus difficile qu’auparavant la défense du caractère objectif des valeurs morales. John Stuart Mill, en particulier, a réduit la morale à une sorte d’idéal subjectif. Au début du XXe siècle, la théorie de la relativité d’Einstein a été invoquée à tort pour donner un semblant de justification à l’idée qu’il n’y a aucun absolu dans l’univers. Il en est résulté une acceptation croissante de l’idée que toutes les cultures et les morales sont conditionnées par divers facteurs et qu’aucune ne saurait prétendre être « supérieure » à une autre.  Aujourd’hui, le relativisme règne souverainement dans presque toutes les disciplines intellectuelles et éducationnelles. Elle est la source première de la plupart des idées reçues, elle circonscrit l’esprit de notre époque. Dans le monde universitaire, elle fait office de religion, une religion qui juge quiconque ne souscrit pas à ses canons idéologiques et politiques comme certaines sectes d’antan jugeaient les esprits réfractaires – comme des hérétiques.

 

Cela dit, Gairdner démontre que ceux qui croient encore aux absolus et aux universaux ne doivent pas perdre espoir. Bien que le relativisme demeure très puissant, il y a de plus en plus de penseurs et de scientifiques qui mettent en question l’orthodoxie relativiste parce qu’ils la jugent logiquement incohérente et contraire aux données de leurs expériences. Plus précisément, ils en sont venus à conclure que leurs propres domaines professionnels présupposent l’existence de plusieurs absolus, universaux et constantes. Quatre chapitres du livre ont pour objet d’illustrer la présence de ces universaux dans la vie humaine, dans le monde de la nature, dans celui du droit, de la biologie, du langage, etc. 

 

Depuis sa parution en septembre 2008, le livre de Gairdner a été accueilli avec des hauts et des bas.  Comme on pouvait s’y attendre, il a été louangé par les publications conservatrices américaines, mais il fut reçu plutôt froidement au Canada où, à l’exception d’Égards, on ne trouve aucune revue d’opinion véritablement conservatrice. Comme tout compte-rendu du livre  de Gairdner ne peut être que profondément tributaire des idées morales et politiques de leur auteur  et que le Canada, depuis une trentaine d’années, se distingue par l’absence de tout courant d’opinion conservateur, ce résultat n’a sans doute rien de très étonnant.   

 

Il convient néanmoins de s’interroger sur la réaction des lecteurs non-conservateurs face à cette défense des universaux, qui est aussi une critique du relativisme. Comme le signale Gairdner, quiconque répudie le caractère absolu de toute règle morale tirera vraisemblablement une grande fierté d’avoir réussi à s’affranchir de toute opinion ou idée morale « rigide » et, plus généralement, de la priorité (absolue?) qu’il accorde à la «  tolérance » et à « l’ouverture d’esprit». Plus précisément, les gens « animés d’un tel état d’esprit estiment dans leur for intérieur qu’ils sont l’incarnation même d’une attitude moderne et éclairée que la civilisation a peiné à façonner et, à la limite, ils seraient prêts à avouer qu’ils s’estiment quelque peu supérieurs à toutes ces âmes malheureuses et sombres des générations antérieures qui ont été obligées de céder aux contraintes morales et religieuses ».

 

Cette suffisance intellectuelle et morale est maintenant monnaie courante dans les médias et dans l’enseignement supérieur. À quiconque entretient des doutes à ce sujet, il est recommandé,  à titre d’expérience, de solliciter un poste d’enseignant dans un établissement postsecondaire et de se déclarer fier de son héritage occidental, ou de faire part de certaines réserves au sujet du multiculturalisme ou du féminisme. En plus de voir son nom biffé de la liste des candidats privilégiés, il risque fort d’être soumis à une pluie d’invectives. Mais il y a pire encore que cette intolérance teintée d’obscurantisme laïciste. Ce qui est pire, nous dit Gairdner, c’est que « sous la domination du relativisme, on ne peut plus exiger que les croyances et les convictions d’une personne s’accordent les unes avec les autres et forment ainsi un tout cohérent, ce qui donne à penser que la philosophie fondamentale de la modernité repose sur un laxisme intellectuel et moral. » Nous vivons dans un monde où, sans rougir, on peut à la fois promouvoir le droit de toute femme d’obtenir, aux frais du contribuable et sans restriction aucune, un avortement, et s’opposer avec la dernière vigueur à la chasse aux bébés-phoques ou à la consommation de cigarettes en présence d’enfants. Même le système judiciaire canadien n’échappe pas à des contradictions de ce genre, comme en témoigne la décision de la Cour suprême de décembre 2005 où la juge en chef Beverly McLachlin a déclaré qu’il ne faut jamais faire appel aux lois  pour sanctionner des principes moraux, ignorant ainsi que, en préconisant le neutralisme moral (l’idée qu’il n’y a pas de règles morales objectives en vertu desquelles on peut juger les comportements humains), elle se trouvait à violer elle-même le principe de non-neutralité qu’elle invoquait.

Le relativisme a commencé par promettre de libérer les gens des préjugés moraux hérités de conceptions religieuses prétendument incompatibles avec la raison et la science. Il est maintenant en voie de devenir une source d’oppression pour tous ceux qui ne souscrivent pas à ses articles de foi. Gairdner explique que les relativistes moraux se complaisent à utiliser des mots comme « pluralisme », « diversité », « tolérance », qui relèvent de la tradition libérale classique issue de la culture chrétienne. Toutefois, coupés du contexte métaphysique chrétien dans lequel ils ont surgi, ils acquièrent une connotation idéologique qui les dépouille de leur vrai sens. Ils deviennent alors des instruments qui « servent à dissiper les valeurs et à formuler des avertissements officiels destinés à rappeler à tout un chacun la nécessité d’accepter sans jugement tous les comportements d’autrui et, surtout, de limiter l’expression de toute opinion morale à la sphère privée. » Bref, le relativisme transforme les jugements sur le comportement humains en tabous, ouvrant ainsi la voie à de nouvelles formes de discrimination. De manière plus générale, affirme Gairdner, « là où l’attitude matérialiste se combine à la science moderne, nous pouvons prédire que ne tarderont pas à se faire entendre des doctrines affirmant l’absence totale de valeur de certaines catégories d’êtres humains, comme les enfants “non voulus”, ou les personnes très âgées, ou les Juifs, ou les infirmes, et proposant des moyens de s’en débarrasser, comme l’avortement, dans le cas des enfants non voulus, ou l’euthanasie, ou même le génocide. » 

 

Dans la dernière partie de son livre, Gairdner passe en revue les idées qui ont abouti à ce que Benoît XVI a appelé la dictature du relativisme. Il explique notamment comment les idéologies hostiles à la pensée occidentale post-socratique conçues par Nietzsche et Heidegger furent importées au Canada et aux États-Unis par l’intermédiaire de certains intellectuels français, pour pénétrer ensuite diverses disciplines intellectuelles, en particulier la littérature, l’histoire, les sciences sociales et les « études culturelles » (féministes et ethniques), s’établissant ainsi progressivement comme fondement du relativisme. « Il aura fallu seulement deux Allemands pour infecter une poignée d’universitaires français qui, à leur tour, ont infecté la vie intellectuelle et culturelle d’une bonne part du monde anglo-saxon ».   

 

William Gairdner est à notre époque ce que George Grant a été aux années 60. L’ampleur de ses connaissances et son jugement sûr n’enlèvent rien à sa clarté et à l’élégance de son style. Quiconque possède un minimum de formation universitaire peut le lire sans difficulté. À vrai dire, le livre de Gairdner devrait être lu par tous ceux qui refusent de céder au totalitarisme soft et dégoulinant de sentimentalisme qui tient actuellement lieu de pensée à nos élites bien-pensantes.