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Essays (37)

La face cachée du multiculturalisme

©William Gairdner 2008

Translated by Richard Bastien 

           La plupart des démocraties ne se rendent pas compte qu’une politique d’accommodement général aux croyances et aux coutumes contradictoires de tous les peuples du monde, et notamment de ceux qui sont divisés selon des clivages tribaux, ne fait que contribuer à la dissolution des valeurs traditionnelles de l’Occident, c’est-à-dire des valeurs chrétiennes et, dans le cas de l’Amérique du Nord et d’autres démocraties inspirées du modèle britannique, du cadre moral et juridique hérité de mille ans d’histoire anglo-saxonne. Qu’il s’agisse de permettre aux Sikhs de porter le turban et le kirpan, ou aux Musulmans de pratiquer la polygamie et de se conformer à la shari’ah, ou aux Autochtones de recourir à la violence pour appuyer leurs revendications territoriales, une telle politique d’apaisement pourrait fort bien entraîner une mise au rancart du principe même de la tolérance. Lorsqu’un peuple craint de voir ses normes culturelles et morales disparaître ou remplacer par des coutumes étrangères, la réaction est souvent brutale. Et, comme le signale un ouvrage récent de Jonah Goldberg intitulé Liberal Fascism, malgré tous les efforts visant à nous rappeler la diversité du monde dans lequel nous vivons, nous sommes aujourd’hui les demi-esclaves d’État égalitaires dont les contrôles et les systèmes de réglementation nous écrasent.

           Ce qui est à la fois inusité et étrange, c’est que tous ces contrôles hiérarchiques semblent s’accommoder d’une adaptation officielle à diverses cultures. La question qui s’impose est la suivante : comment expliquer que les pays de tradition démocratique et libérale de l’Occident puissent s’investir si totalement dans un projet en apparence contradictoire où toutes les différences sont tolérées alors même que nous normalisons, égalisons, réglementons et contrôlons nos citoyens? Comment pouvons-nous poursuivre ces deux objectifs à la fois?  

             À mon avis, cette situation s’explique par le fait que nous sommes aux prises avec une révolution universaliste entreprise à la fin des années 1960 et qui ambitionne d’appliquer l’idéologie égalitariste non seulement à chaque pays mais aussi aux rapports entre pays. C’est pourquoi l’ancien Premier ministre du Canada, Pierre Trudeau, a déclaré (à tort, selon moi) que « cela importe peu d’où viennent les immigrants ». De fait, c’est le contraire qui est vrai : on ne peut pas ignorer d’où viennent les immigrants parce que les systèmes de croyance sous-jacents aux diverses cultures se contredisent parfois aux plans moral, juridique, économique et théologique, à tel point que les communautés culturelles ne peuvent pas sauvegarder leurs caractères distinctifs lorsque leurs croyances fondamentales s’effritent. Il s’ensuit que, assujetties à une morale égalitariste ─ et notamment à une morale où les différences culturelles sont financées par des fonds publics ─, ces communautés finissent par se rendre compte de manière trop tardive qu’elles sont en concurrence les unes avec les autres et avec la culture de leur pays d’accueil pour établir une culture dominante dans tous les domaines. 

            On est donc tenté de conclure que la tolérance culturelle extrême qu’affiche aujourd’hui notre culture libérale n’est, en réalité, que son dernier soupir. Mais, à tout prendre, il s’agit d’une stratégie visant à préparer les citoyens du monde à intérioriser une utopie égalitaire au moyen d’une égalisation et, par conséquent, d’une neutralisation des différences réelles. Bref, on veut faire de chacun de nous un libéral en nivelant d’abord les différences culturelles et morales, en validant toutes les différences particulières, l’objectif ultime étant l’émergence d’un seul peuple se conformant à des système de réglementation, à des contrôles, à des chartes de droits de la personne, etc. uniformes et culturellement neutres.

              C’est ce qui explique que la première étape de la culture dominante consiste à affaiblir son propre pouvoir « hégémonique ». Pour y parvenir, on a recours à divers stratagèmes dont la banalisation des pratiques et des symboles historiques, culturels, religieux et ethniques. L’objectif à long terme est de dépouiller les gens de ce que l’on estime être leurs liens d’appartenance barbares, leur exclusivisme religieux, leurs coutumes, leurs lois, etc. et de créer ainsi une masse universelle de citoyens également tolérants les uns des autres, des citoyens qui, heureux de leur culture particulière, se garderont bien de la vénérer ou de pratiquer le culte religieux qui l’informe. Le monde dans lequel nous sommes appelés à vivre doit être dépouillé des symboles culturels, nationaux, coutumiers et autres qui ont été de puissants facteurs de motivations et que l’on était prêt à défendre à tout prix. Ces symboles doivent se transformer en objets transférables, manipulables et malléables à souhait. Les symboles culturels doivent devenir suffisamment interchangeables, mêlés les uns aux autres, variés pour perdre leur pouvoir de mobilisation psychologique et religieuse. La croix, le croissant de lune, le turban, le kippa, etc. constituent de belles décorations culturelles que l’on arbore dans les centres commerciaux et les lieux publics de rassemblement où les citoyens du monde peuvent déguster saucisses et crêpes au petit déjeuner, coucous arabe au déjeuner et une salade thaïlandaise au dîner. Le lèche-vitrine est très encouragé tant et aussi longtemps que personne n’envisage d’acheter.

             D’un autre point de vue, ce que nous observons correspond pour une bonne part aux retombées du capitalisme international – un jaillissement de produits culturels destinés à la consommation de masse. Mais tout cela a comme point d’appui une force à la fois discrète et persistante: le relativisme moral, une répugnance viscérale pour la réflexion religieuse, un sécularisme quasi-fanatique diffusé par nos médias qui, bien que anti-occidental de prime abord, n’en est pas moins enraciné dans un idéal proprement occidental : l’idéal chrétien d’accommodement avec l’ennemi.

            Ainsi donc, vue dans une perspective plus large, la tolérance internationale séculariste que l’on prêche maintenant dans toutes les démocraties libérales est en réalité une forme d’agression. Il s’agit d’une philosophie de désarmement culturel pour tous, qui est néanmoins promu selon des modalités universalisantes proprement occidentales : mettons à bas toutes nos armes culturelles et investissons-nous dans le sécularisme radical, l’égalitarisme, l’anti-théisme, le relativisme moral, le libéralisme moderne, le « multiculturalisme », etc. En d’autres mots, ce que l’on nous propose comme politique universelle de tolérance culturelle n’est rien d’autre qu’une politique agressive visant à rendre nos adversaires inoffensifs en leur demandant d’abandonner les particularités de leurs cultures guerrières et d’accepter les généralités universalisantes de notre culture.

         Lorsque nous étions une authentique civilisation de foi, cette stratégie était la bonne – nous aimions l’ennemi au point de vouloir le convaincre. Mais en cette époque où le sécularisme règne en maître et où l’ennemi ne souhaite aucunement se rallier à notre style de vie, où il préfère le théisme réel à une religion séculière, cela équivaut à rendre les armes.